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Le lien avec l'arrière et les permissions à Nantes

Maurice Digo retourne à plusieurs reprises à Nantes, pour y retrouver sa famille, lors de permissions. Les retours au domicile familial sont aussi pénibles que réconfortants : la presse, propagandiste, creuse en effet un fossé entre le front et l’arrière en diffusant une image des soldats qui tient plus de la mythologie que de la réalité.


1916

Dimanche 20 février

"Arrivée à Nantes, le matin vers 4 heures".

Dimanche 27 février

"Pendant tout cette si courte semaine, je n'ai pas quitté la maison. Ce matin seulement, je vais faire visite à la mère de Gustave qui est dans une terrible inquiétude. La dernière lettre du Front signale une série d'embarquements et débarquements, d'exténuantes marches forcées.
Nul doute que le Corps d'Armée est engagé devant Verdun où se lire une grande bataille qu'il faut reconstituer d'après les vagues indications du Communiqué.
Il faut, ce soir, s'arracher brusquement à la Famille et repartir, les yeux secs vers l'abattoir.
Train à minuit, gare d'Orléans. Bagarre, puis sommeil. Seuls des Bas-Bretons un peu alourdis de boisson, ronronnent de tristes airs qu'accompagne le roulement du train
".

Mercredi 29 mars

"Il neige. Reçu de l'arrière une lettre désagréable et même un peu cruelle. Je ne répondrai pas. Il faut se résigner, car qui peut comprendre ce qui se passe ici.
Au même courrier, en retour, une carte que j'avais écris à Leuthreau, en traitement dans un hôpital de l'arrière. Il n'a pu survivre à ses blessures et vient de mourir
".

Lundi 13 novembre

"Le 39e d'Artillerie est en effet parti dans la journée d'hier. Le 146 doit embarquer demain, mais ce soir, je pars en perm.
NANTES
Très mauvaise permission.
En dehors de l'Épouse et de très rares personnes, l'ARRIÈRE tient le coup.
Chaque jour s'élargit le fossé qui sépare le pauvre biffin voué à toutes les disgrâces, de tout ce qui vit à partir de quelques kilomètres en arrière jusqu'aux confins du pays.
Il faut bien reconnaître que le combattant a favorisé la diffusion de cet état d'esprit par le récit d'actes héroïques, plus conformes à la littérature de Presse qu'à la simple réalité, mais il est tout de même choquant de constater que le banal exposé des événements, objectif et sans artifice soulève la réprobation unanime, à moins qu'il ne provoque un sentiment irritant d'indulgence, de condescendante pitié
".


1917

Samedi 10 février

"Arrivée à Nantes le matin vers 7 heures. Par un heureux hasard, André se trouve dans le même train.
Joie de se retrouver à la maison où j'arrive le premier.
Joie de circuler sans crainte de gros noirs, de dormir tout son saoul entre des draps
".

Dimanche 18 février

"Et maintenant il faut partir.
Seuls l'Epouse et le Père nous ont aidés et compris. Nous emportons une haine farouche pour cet « ARRIERE » notre seul ennemi.
Ce soir, bien avant l'heure du train, nous avons brusqué le départ.
Gare Orléans 9 heures.
Seul avec André sans un compartiment vide jusqu'à Orléans
".

Samedi 24 février

"Notes du Commandement relatives à la discipline imposée aux permissionnaires.
Incompréhensible.
Jusqu'à ce jour, ce sont les civils qui ont annoncé aux biffins ignorants la réjouissante nouvelle de la prochaine offensive. J'ai constaté moi-même au cours de ma dernière perm que l'ARRIERE était fort bien renseigné.
Que le Commandement jette une fois de plus sur le bouc émissaire la responsabilité de fuites, c'est normal, mais que les officiers combattants donnent dans le panneau, voilà qui est un peu fort
".

Vendredi 16 mars

"Reçu le télégramme m'annonçant la naissance d'un fils.
À ma demande de permission, le Colonel répond par un refus. Mais le Commandant Jacquesson ayant fait valoir mon ancienneté, blessures, etc, je crois pouvoir partir quand même
".

Lundi 19 mars

"Arrivée à Nantes 7 heures matin. L'après-midi Baptême de Maurice à Saint-Donatien".

Jeudi 22 mars

"Ma permission expire ce soir. J'ai fait mes musettes à contre-cœur.
Des calculs approximatifs permettent d'envisager que l'offensive dont tout le monde parle avec une rassurante conviction sera déclenchée dans les premiers jours d'avril.
Les chances que j'ai d'y rester laissent peu de poids aux menaces des conseils de guerre. Ayant pris le train comme d'habitude à 9 heures, gare d'Orléans, je l'ai quitté en marche, au pont de la Moutonnerie et suis revenu à la maison
".

Dimanche 25 mars

"Les inquiétudes exprimées par l'entourage me poussent dehors. Seule l'épouse, que je devine, sous son calme apparent, complètement désespérée, s'abandonne avec moi aux pires éventualités.
Tout de même, ce soir, lâchement, sans une larme, je me suis livré au destin.
Train 9 heures gare d'Orléans. Escaladé les grilles et sauté en marche pour éviter le timbrage à date du contrôle
".

Vendredi 8 juin

"A Paris, dès la gare de l’Est, les permissionnaires sont assaillis.
Des femmes crient, pleurent, narguent les cognes et bousculent le service d’ordre.
Tous les éléments d’un mouvement populaire qui nous délivrerait du cauchemar de la guerre sont là, dispersés, confus, impuissants et le Gouvernement le sait bien, qui traite les « meneurs » avec une impitoyable cruauté, mais laisse gueuler tout son saoul les foules effervescentes
".

Samedi 9 juin

"Arrivée à Nantes 3 heures du matin.
Court répit de 8 jours, loin du canon. Promenades au bord de la Loire avec l’Epouse et les gosses.
Je suis contraint de pousser quelques coups de gueule pour la Famille, les Amis, les Connaissances, qui, loin du massacre et à l’abri des bombardements se laissent bourrer le crâne par la Presse servile, muselée, vendue.
On me dit quelquefois « Mais tous ceux qui reviennent du Front ne tirent pas des propos incendiaires » . Je dois reconnaître que c’est la vérité
".

Samedi 27 octobre

"Pluie. Cafard.
On commente les récentes offensives du secteur VERDUN qui donnent à l’ARRIERE de magnifiques communiqués, mais dont nous seuls pouvons imaginer les sanglantes péripéties.
Car, l’essentiel, n’est-ce-pas, c’est que l’ARRIERE TIENNE.
L’offensive loupée du Chemin des Dames, les mutineries noyées dans le sang, les coûteuses opérations de détail nécessaires à la réorganisation d’un secteur bouleversé de fond en comble, le dégagement de Verdun. Que tout cela est vite digéré par les lecteurs des Gazettes.
L’emprunt sera couvert et ce brave ARRIERE avec lequel, décidément nous n’avons plus rien de commun, envisage avec un sang froid digne d’éloges une nouvelle campagne d’Hiver suivie d’une nouvelle offensive de Printemps.
Tout va bien
".