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La fin de la guerre

L'Armistice est signée le 11 novembre 1918, les combats cessent immédiatement. Pour autant, les soldats ne retournent pas tout de suite à la vile civile. La paix n'est pas encore assurée, et les Français craignent une reprise des combats. Il faut attendre la signature du Traité de Versailles le 28 juin 1919 pour acter véritablement la fin du conflit. Maurice Digo ne rentre à Nantes que le 2 août 1919.

Après quatre années de guerre, l'Europe est endeuillée. Plus de 1,4 millions de Français sont morts au combat. À l'arrière, l'épidémie de grippe espagnole a fait de nombreuses victimes en Europe durant l'automne et l'hiver 1918.


1918

Mardi 1 octobre

"Mauvaises nouvelles de Nantes. L’épidémie de grippe (?) ferait des ravages importants que la pénurie des Services médicaux menace d’aggraver encore davantage.
Ma jeune nièce Jeannette que je ne connais pas encore, vient de mourir en pleine santé.
La lettre de l’Epouse, pour la première fois, laisse transpirer la cafard, l’inquiétude, un dégoût profond pour l’inconscience et l’égoïsme de l’Arrière.
J’écris sans conviction ma lettre quotidienne d’encouragement
".

Jeudi 10 octobre

"Température 39,2
Mercklen pense que c’est la grippe et décide de m’évacuer.
Avant de partir, je veux tirer de Lévy une petite vengeance. Il doit m’établir le certificat donnant droit à 2 jours de permission supplémentaires et Béthouard dépose la croix sur mon lit.
Départ auto sanitaire 13 heures. Passage à Heudicourt, Buxières, Woinville. Arrivée à Saint-Mihiel 14 heures. Hôpital de triage près de l’église. Un groupe de gazés aveugles stationne sans bouger autour des baraquements. La Division de Cavalerie qui tenait les lignes devant Woel a été mise entièrement hors de combat après 24 heures de bombardement à gaz. Le 8e Cuir (à pied) a laissé de nombreux morts sur le terrain.
Départ auto 15 heures 30. Arrivée  de nuit à l’H.O.E. 17/2 près de Pierrefitte. Long baraquement au milieu duquel un caillebotis forme chemin
".

Dimanche 27 octobre

"Arrivée à Nantes 9 heures 30 très fatigué.
Les bons soins et le calme de la maison me plongent dans une douce béatitude. Je rêve d’immobilité complète et d’un long sommeil qui me ferait oublier la guerre.
Le moindre bruit rompt le charme, le moindre mouvement réveille la blessure.
Une lettre de Pierre Parratte, hérissée de sous-entendus menaçant me replace brutalement face à la réalité.
Le XXe Corps est actuellement au repos dans la région de Toul. Par déduction, je suppose que le 146e  occupe ses anciens cantonnements de Bagneux. Une formidable offensive se prépare. Huit ou neuf corps d’armées seraient concentrés devant Metz. L’objectif du XXe serait Chateau-Salins.
Peut-être sera-ce la dernière, mais aussi la plus épouvantable boucherie de toute la guerre.
Je songe déjà au retour. Pour la quinzième fois, je vais quitter la maison
".

1er novembre TOUSSAINT

"Après avoir envoyé à la mort tant de jeunes hommes, on couvre de fleurs les cadavres et cette sinistre comédie, loin de provoquer la moindre révolte, réchauffe l’HEROISME (?) fatigué de l’ARRIERE.
Double bénéfice. UTILISATION INTEGRALE DES SOUS-PRODUITS.
Autorités civiles et religieuses (ne parlons pas des militaires) Clergé et Franc-maçonnerie se donnent la main pour la danse du scalp.
Nous vivons l’AGE DES CIMETIERES.
Rien ne lavera jamais le monde d’une aussi totale corruption
".

Jeudi 7 novembre

"Ma convalescence expire le 8. Toutes mes affaires sont en ordre. Je dois partir le 9 au soir.
Fait à tout hasard une demande de prolongation et repris contact avec les Conseils de réforme.
Quatre visites. Deux Commissions. Stations dans les bureaux militaires où le Personnel féminin manipule allègrement les papiers qui signifient pour nous VIE ou MORT, où d’élégants embusqués paradent dans une atmosphère de tabac, de parfums et de crasse mêlés.
Stations autour des tables sur lesquelles se joue chaque jour le sort des hommes de toutes armes et de tous âges : Blessés, malades, pistonnés, simulateurs.
Stations devant les Toubibs détenteurs de pouvoirs discrétionnaires, mais dont les largesses se limitent au taux fixé par l’Autorité supérieure. Aller, venir, attendre, se dévêtir, se faire bousculer, quelquefois injurier jouer sa vie à pile ou face devant ces pantins galonnés qu’on voudrait étrangler.
Mon délabrement dût paraître suffisant, car j’obtiens une prolongation de 20 jours.

Le 29 Septembre la Bulgarie a capitulé
Le 1er Novembre, la Turquie
Le 3 Novembre, l’Autriche

A son tour, l’Allemagne affamée vient d’accepter les conditions draconiennes de l’Entente pour éviter le désastre de l’Invasion".

Lundi 11 novembre

"Aux termes de l’Armistice, les hostilités doivent cesser à 11 heures sur tous les Fronts.
Cloches, canon, sirènes.
Une frénésie de cris et de rires secoue la Ville que parcourent des bandes joyeuses comme un jour de carnaval.
Des millions de cadavres pourrissent sur des milliers d’hectares ravagés.
Qu’importe ! Et qu’ils comptent peu déjà.
Quelques pères, quelques mères, quelques Épouses tempéreront d’une larme cette explosion qu’on voudrait COLÈRE, qui n’est que DÉTENTE.
Toutes pudeurs et ce qui reste des soi-disant barrières morales sont balayées dans cette formidable saoulerie de la Victoire.
Je pense à ceux que nous avons laissés, un à un sur les champs de bataille aux camarades connus et inconnus qui moururent l’imprécation à la bouche, maudissant la GUERRE, qui ont payé de leur vie et paieront encore après leur mort (car quel riche fumier à exploiter maintenant) la répugnante satisfaction que leurs tortionnaires vont goûter à leur survivre.
Écroulé dans un coin sombre. Écœuré, révolté, désespéré, je laisse échapper d’un seul coup toutes les larmes si âprement contenues pendant ces quatre mortelles années
".

Appel du maire de Nantes Paul Bellamy à l'occasion de la fin de la guerre afin de célébrer les morts, les blessés, les soldats et les alliés (6Fi10364)

Appel du maire de Nantes Paul Bellamy à l'occasion de la fin de la guerre afin de célébrer les morts, les blessés, les soldats et les alliés (6Fi10364)

Dimanche 17 novembre

"TE DEUM à la Cathédrale.
Les Autorités civiles, militaires, religieuses réunies, remercient le Dieu qui donne la Victoire.
Je suppose que le Cardinal von Hartmann organise le même jour dans la cathédrale de Cologne une manifestation analogue pour maudire le Dieu qui impose la Défaite
".

Mercredi 4 décembre

"Arrivée à Metz 0 heure
Attendu le jour dans la gare. Vaste bâtiment propre et confortable.
Rejoint le Bataillon à 8 heures. Casernes d’Infanterie Longeville-lès-Metz.
L’après-midi, visite de la Ville.
Quatre statues de bronze dont celle de kaiser Wilhelm ont été jetées à terre
".

Dimanche 8 décembre

"Grande fête militaire et TE DEUM dans la Cathédrale, présidée par Poincaré et Clemenceau.
Le 3e Bataillon qui était de service a pivoté la journée entière. Casse-croûte sur les rangs.
Impossibilité de circuler en Ville. Les rues sont bloquées par la foule et les soldats.
L’archevêque de Metz qui est Allemand (et Bénédictin) a dû officier sous les ordres de son successeur éventuel Monseigneur Ruch, aumônier du XXe C.A. Les honneurs une fois rendus à nos Officiels enfarinés, il devra quitter son siège et rentrer en Allemagne sans tambour ni trompettes, vaincu.
(…)
La garnison entière, libérée du service s’est ruée vers les fêtes de nuit. Seul, un maigre service d’ordre reste dans la caserne « à la disposition ». De garde au Standard, j’use le temps à explorer les Archives du Bataillon.
Les bruits de la fête parviennent ici atténués comme un grondement lointain de cataracte. De temps à autre, une explosion : cris, mouvements de foules ? Vers 23 heures, sonnerie du téléphone.
Des civils et soldats français et américains ont fait sauter des devantures et pillent les magasins allemands. La police des rues est débordée. On demande la garde
".

Mardi 10 décembre

"Chargé d’établir le recensement des cantonnements dans le secteur de Longeville.
Pris contact à la Mairie avec M. Closse, brave fonctionnaire lorrain qui cumule l’état-civil, l’Instruction et la Police et se place comme aspect entre notre instituteur et le garde-champêtre.
Ce charmant homme m’initie aux mystère de l’Administration transitoire franco-allemande et procède aux traductions nécessaires.
La tournée commence par les quartiers pauvres de l’Île Saint-Symphorien dans lesquels se dissimulent une atroce misère.
A l’opposé de ce qui s’est fait en France pendant la guerre, toutes les ressources du Pays ont été consacrées au soldat et la population civile a terriblement souffert
".

Mercredi NOËL

"Pluie et froid. Cantonnement en ruines. Pas de feu.
Dans la soirée, le Docteur Mercklen vient me faire visite. Je viens de ramasser une double bronchite et une laryngite assez sérieuse.
Il doit me faire conduire demain à Chalons
".


1919

Vendredi 6 juin

"Les maquignons de la Paix éternisent leurs discussions.
Le mécontentement règne dans les casernes où l'on s'énerve.
Grèves dans les Usines métallurgiques.
La troupe appelée pour renforcer la Police est encore prête à se battre. Elle comprend mal que les ouvriers mobilisés aient attendu la fin de la guerre pour se mettre en mouvement (encore que ce soit pour une question de salaire).
Au mess des sous-off, on discute bruyamment de cela et d'autres choses. Dès les premiers verres de vin un vacarme forcené règne dans la salle. Même refrain à tous les repas
".

Samedi 7 juin

"Fêtes militaires.
Ce soir, défilé et retraite aux flambeaux.
J'ai voulu voir ça.
Perché au sommet des grilles de Jean Lamour, je domine la place Stanislas, noire de monde.
Parade de troupes. Tambours, fanfares, chants et musiques.
Des sociétés de gymnastique forment de vastes blocs, plus rigides encore que la troupe.
Une foule frénétique suit le mouvement.
Le défilé terminé, la place se vide. Seules, les Autorités civiles et l'Etat-major occupent encore l'emplacement réservé.
Les soldats spectateurs ont emboité le pas. On crie : "LA CLASSE LA CLASSE" et la manifestation qui gagne une partie de l'élément civil se poursuit au chant de l'Internationale.
Coups de sifflet.
Les troupes stoppées sont rangées sur les trottoirs de la rue Saint Jean.
Garde de police et gendarmerie balaient la chaussée.
Fuite vers les rues latérales et retour tranquille vers les casernes
".

Mercredi 11 juin

"La démobilisation se poursuit avec une extrême lenteur.
On s'ennuie et quelquefois on enrage.
Dans les cours des casernes, les adjudants ont remis en honneur les exercices variés du temps de paix : Déploiement, pas gymnastique escrime à la baïonnette, marche en canard en criant "coin coin" etc
De son bureau, le Colonel surveille et excite cette "reprise en mains" que subissent des vétérans ayant quatre ans de guerre dans la peau. Je l'ai vu plusieurs fois se précipiter vers une section vouée au maniement d'armes pour accélérer la cadence et fignoler le dressage.
Sa suprême ambition est d'obtenir la perfection absolue dans l'exécution du mouvement : LA MAIN GAUCHE DANS LE RANG AU TROISIEME TEMPS
".

Jeudi 3 juillet

"La démobilisation traîne en longueur.
Les derniers ordres reçus, indiquent qu’il faut PREVOIR le départ des classes 1907 1908 1909 et assimilés, du 9 juillet au 9 août. On attend confirmation.
Un Bataillon du 153 s’est mutiné.
Toutes les troupes de la garnison de Nancy sont consignées
".

Mardi 29 juillet

"Suprême démarche.
Nos feuilles de transport sont remises au chef de détachement.
Sous une bordées d’injures, mais avec le sourire, nous faisons nos adieux au Capitaine de la 27e Compagnie de Dépôt du 69e R.I. Que Dieu ait son âme.
Départ à 22 heures
".

Mercredi 30 juillet

"Arrivée à Favresse 5 heures du matin.
Départ 6 heures.
Arrivée à Château-Thierry 8 heures.
Sauté dans un camion pour revoir une dernière fois la pauvre sépulture d’André, sans herbe, sans fleurs.
A Coincy jusqu’à 17 heures.
Arrivée à Paris -Est 23 heures
".

Mercredi 1 août

"Départ d’Austerlitz 8 heures.
Arrivée à Nantes 16 heures. Sauté en marche avec tout le barda au passage à niveau de la rue Curie
".

Jeudi 2 août

"Je me suis présenté dès 8 heures au quartier du 65e pour déposer le harnais. On me rend le casque que je devrai conserver à la maison et RAPPORTER EN CAS D’APPEL, SOUS PEINE DE SANCTIONS dit un petit papier collé à l’intérieur du livret militaire.
Après avoir soigneusement logé le petit papier dans la coiffe du casque, un dernier bond jusqu’au pont de la Motte rouge.
Le dernier cadeau de l’Armée est envoyé au fond de l’Erdre
".

État des services militaires de Maurice Digo, établi en 1953 (12Z98)

État des services militaires de Maurice Digo, établi en 1953 (12Z98)

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